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Les marches luisantes et toujours glissantes d’humidité défilaient en rythme sous ses yeux. Malgré la semi-obscurité il lui semblait les reconnaitre l’une après l’autre, personnalisées par tel défaut, telle partie trop lisse, telle anfractuosité d’où gonflait quelque tapis de mousse. Jaillissant de sa mémoire, le Lieutenant Ralato ne pouvait contenir les nombreux souvenirs qui l’assaillaient; combien de fois avait-il monté puis descendu, puis remonté et encore redescendu, les marches de cet antique passage secret conduisant au bureau du contre-Amiral  Poféus ? Il ralentit à l’approche de la fameuse porte blindée donnant sur le bureau du Ministre de la Sécurité, activa l’interrupteur mural si souvent pressé, puis resta debout, stoïque, face à cette porte close et sa petite diode rougeoyante.

Le Contre-Amiral allait lui ouvrir, mais comme ce fût toujours le cas, il allait devoir patienter. Tant de petits détails parfois futiles de son ancienne vie lui revenaient telles des étoiles dans un ciel obscure : son univers d’antan se re-dessinait doucement. Il retrouvait les manières civilisées de la vie en société, il mangeait à sa faim. Même le plat le plus simple lui semblait festif.  Les délicieuses douches bouillantes devenaient de fugitifs instants de paradis perdus où il se surprenait à… profiter simplement.

Il avait perdu six mois de sa vie dans les geôles Mutualistes. Une demi année à subir la torture et l’humiliation, la souffrance et les privations dans l’unique but de le briser, d’anéantir ses résistances mentales et de connaitre les secrets du Ministère de la Sécurité. Il avait pourtant résisté à tout, bien au-delà de ce qu’il se serait cru capable, se découvrant des forces insoupçonnées et une volonté de fer. Le plus absurde dans cette histoire, c’était que son tortionnaire,  l’homme qui avait inlassablement veillé à la moindre subtilité destinée à le perdre, celui qui avait juré d’ouvrir aux Mutualistes les portes de son Esprit, son ancien collègue Stuffy… cet homme était maintenant enfoui sous son crâne, et il n’avait pas eu d’autres choix que de s’accorder avec lui pour une alliance contre-nature ! Quelle abjection !

“ Tu n’oublies rien dis-moi ? ” La voix de l’ancien agent d’Azala résonna dans son esprit. Il se tenait silencieux depuis la journée précédente, lors de leur découverte de la fosse aux quarante victimes. Que voulait-il ? Quelle excuse oserait-il avancer ?

“J’ai passé plusieurs semaines dans les bas fonds de la puante forteresse Castiks ! Crois-tu que tes hommes m’ont gratifié d’un traitement V.I.P. ? Et plus tard, lorsque tu as cru me capturer à nouveau sur les rives du lac de la Colline des vacances, ne m’as-tu pas parlé d’un traitement où l’on ne me torturerait pas trop ? “

C’était terriblement vrai. Dans ce milieu, entre ennemis, il n’y a qu’une  seule règle : le résultat quel qu’en soit le prix. Les traitres, eux, n’avaient aucune chance, leurs geôliers se sentant quasiment obligés d’infliger des brimades exemplaires.

“Exactement. Nous ne nous sommes pas fait de cadeau Ralato, et aucun d’entre nous ne peut prétendre être plus bourreau ou victime. C’était la guerre.



  • C’était ? Je n’ai pas le souvenir d’avoir lu un accord de paix avec les Mutualistes… ?

  • Disons que les circonstances ont changé, et que nous sommes devenus des… alliés objectifs ? ” Répondit perfidement la voix. Alliés objectifs, disait-il. Oui en effet, le Lieutenant devait reconnaitre que cela correspondait assez bien à la situation. L’analyse de la composition du métal des lames, qui ont égorgé plusieurs des victimes de la fosse, correspondait à un alliage contenant de forts taux d’oxyde de lithium, spécifiques à la région de Talbot. Quand à la forme du couteau : courbée avec plusieurs entailles en contre-courbe à la base, c’était typiquement un modèle rituel des Triades Souriantes. Ralato venait donc de plancher toute la nuit sur un plan d’intervention au cœur du Quartier Souriant de MaterOne Centrum, destiné à appréhender et interroger plusieurs personnalités connues de ces organisations mafieuses. Il ne restait qu’un paraphe du Contre-Amiral et dès ce soir, il monterait en Orthoptère à la tête d’un commando. Tout cela grâce à Stuffy.

Le souvenir lointain d’une araignée qui descendait et tissait patiemment sa toile sous ses yeux, revint dans le silence de l’attente. A l’époque le courageux insecte de quelques millimètres n’en était qu’au début du travail. Plusieurs mois étaient passés, et un épais réseau de toiles complexes, dissimulant pièges, entrepôts et trou de nidification, constellait la voute du passage. On pouvait entre-apercevoir plusieurs insectes momifiés et emballés, que la propriétaire des lieux semblait vouloir conserver sur place avant une possible consommation. Ralato ne put s’empêcher un sourire en rapprochant les situations : alliés objectifs, ces petites proies pouvaient-elle croire à ce genre d’accord avec l’araignée ? Jusqu’à quel point de souffrance peut-on pardonner ?

“Il ne s’agit pas de pardonner, il s’agit de survivre : nous ne sommes pas du genre à mourir pour la vengeance.


  • Pourtant quand tu moisissais à la forteresse, tu vivais dans ce but, non ? Trouver ton délateur et te venger !?

  • Il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis. D’ailleurs qui était-ce, je ne l’ai pas trouvé dans tes souvenirs ? ”

La lumière rouge vira au vert et un déclic se fit dans le mécanisme de la porte, ramenant les deux antagonistes à une réalité plus immédiate. Ralato poussa la porte, habilement dissimulée dans les moulures en bois derrière le bureau du Ministre, et vint se présenter aux cotés de son supérieur; le Contre-Amiral semblait perdu dans ses pensées, debout devant les anciennes hautes fenêtres de son bureau à la décoration si chargée, relique d’une vieille Royauté opulente. Le Lieutenant fit son exposé, détaillant la pertinence des preuves ainsi que les détails opérationnels de l’intervention. Poféus restait impassible, sans réaction particulière, l’avait-il seulement écouté ?

Malgré son retour récent il avait déjà remarqué à plusieurs reprises les “absences” du Ministre de la Sécurité. Difficile pourtant d’aborder le sujet de front, surtout que lors de leur dernière rencontre, il n’avait pas lui-même brillé d’une assiduité sans reproche. Mais non, la main du Contre-Amiral se tendit vers lui, récupérant le dossier de l’opération du soir, sans un mot, pour le lui rendre signé.

Le Lieutenant Ralato salua et se retira; il venait d’ouvrir la porte secrète quand la voix de son chef porta jusqu’à lui une étonnante remarque pour qui connaissait le gradé : “ Lieutenant, la dernière opération que vous avez monté s’est terminée en fiasco. Quelque soit le résultat de celle-ci, arrangez-vous au moins pour ne pas tomber entre leur mains ! Nous avons besoin de vous ici. “

Il bredouilla une réponse puis se lança dans la descente du corridor souterrain. Oui vraiment ! C’était une très étonnante remarque…

Production: Podshows

Ecriture & Réalisation: Raoolito, Icaryon, Andropovitch, Arthur R., Coupie

Narration: Icaryon

Acteurs:

Luciole (Stuffy)

Raoulito (Ralato)

Pof (Poféus)

Compo: Ian

Montage: Bleknoir