Red Universe Tome 1 Chapitre 23 Episode 6 "Réunion"

« Bonjour, nous vous attendions, le colonel est déjà à l’intérieur. »
Adénor et moi arrivions à peine que Carrillo nous tombait dessus pour nous entrainer dans un conteneur d’habitation, à la base d’une tour où s'en empilaient plusieurs. C’était cela la cité intérieure d’un transporteur : des conteneurs les uns sur les autres, et des familles qui y logeaient, aménageant leur « doux foyer » comme ils le pouvaient.
Cela ne ressemblait pas aux bidonvilles de MaterOne, non, tout le monde ici avait l’eau courante (même rationnée) et l’électricité, mais on était loin du confort « en dur » de l’équipage et on différenciait facilement l’habitat d'une famille modeste de celui d'une plus aisée. L’argent avait beau avoir disparu durant le voyage, il avait de toute évidence été présent au départ.
J’aidai Adénor à enlever sa cape, la mienne suivit (on nous avait demandé de venir incognito et ça n’avait pas été simple). Au milieu de la grande « pièce principale » se trouvait une table éclairée par une petite ampoule orange. Pas de mobilier, juste un terminal et un téléphone accrochés sur le mur du fond. Ce n’était pas un logement, nous étions dans une sorte de cachette d’Arlington… Est-ce qu’il maintenait beaucoup d’endroits de ce genre en activité ?
Il nous regardait, assis de l’autre côté de la table, discutant à voix basse avec Fabio qui semblait plus pâle que d’habitude ; je sais qu’il a été placé sous surveillance médicale après le Yesmaïl. Nous n’avons pas eu de ses nouvelles depuis, ce qui est étonnant.
Le colonel se tourna vers nous, l’air plus sérieux qu’à son habitude. Connaissant le bonhomme, ce n’était pas de bon augure.
« La demi-heure de retard, c’est une coutume chez vous ? Asseyez-vous pendant que je résume le début de la réunion. Nous sommes dans un lieu sécurisé et discret. Personne ne peut nous suivre jusqu’ici ni nous écouter, je connais personnellement le chef de ce quartier et c’est quelqu’un de confiance. Monsieur Ouli nous garantit de son côté qu’aucun Mental ne nous perçoit. »
Fabio hocha silencieusement la tête. Adénor me l’avait suggéré dans le transport tubulaire : il ne s’agissait pas d’un simple travail de planification, mais bien d’une réunion secrète. Pas besoin d’être devin pour en déduire le thème, je coupai donc au plus court :
OK, Arlington, nous avons compris l’idée. Vous avez un plan pour combattre Ragnvald ?
Oui. Vous avez pu voir les nombreux exodés qui se sont laissé tenter par la dispersion. C’est une grande perte pour nous… mais on peut retourner cette arme contre l’Empereur-Dieu. Tout son empire est basé sur, un, sa présence omnipotente et, deux, la religion sur sa personne. On peut, au moins temporairement, se jouer du premier avec des systèmes d’impulsions électromagnétiques et quant au second… Fabio ?
Le blondinet se racla la gorge et nous regarda très sérieusement.
Avez-vous pu sentir cette espèce de champs psychiques assez diffus qui s’étend là où Godheim le désire ? Je pense que c’est un effet induit et que sa religion est basée dessus. On a pu expérimenter cela durant la révolution Castiks dans… hem… dans les Forces mentales. Vous placez plusieurs Mentaux autour d’un endroit et vous disposez des amplificateurs de manière équidistante. Cette technologie est dérivée des capteurs psychiques, en fait. Bref, il a été possible de jouer, non pas sur une action particulière, mais sur une suggestion, une « pression suggestive » devrais-je dire. On a pu l’appliquer sur un village entier.
CANVIEILLES ! hurlais-je spontanément.
C’était le village de mon enfance, là où ma première femme et Ange, mon meilleur ami avions grandi avant que les forces royales décident un jour d’y envoyer leurs groupes de nettoyage. En moins d’une journée, l’endroit était devenu un village fantôme !
Fabio leva immédiatement les mains pour éviter un incident :
Absolument pas, rassure-toi. Au contraire, cette méthode visait justement à remplacer ce genre de… ce genre d’actions unilatérales. Cela s’est passé après. L’objectif était de donner, durant une heure, une sensation de forte sécurité aux habitants d’une localité où se cachaient des révolutionnaires.
Cela a rendu les groupes de guérilléros moins prudents, intervint Adénor. Elle me serra, quelques secondes, la main un peu plus fort. J’étais là… et je comprends mieux maintenant ce qui s’est passé. Ils sortaient tranquillement et nous n’avions plus qu’à les aligner dans les viseurs pour…
Oui, c’est cela. « Opération crabe-tambours », poursuivit Fabio. Une des unités de J.F.Hill en a particulièrement souffert, mais ne rouvrons pas les… anciennes plaies, si vous le voulez bien.
Durant plusieurs secondes, Arlington ne put cacher son regard désapprobateur, mais il se reprit.
Bref… Donc, ce que Fabio essaye de nous dire, c’est qu’on soupçonne Godheim d’utiliser des relais, ou quelque chose comme cela, pour obtenir un effet similaire. Nous l’avons tous vécu durant le Yesmaïl et nous en connaissons le résultat… Sans cela, la religion, « le ciment de Ragnvald » comme il le dit lui-même, peut se fissurer ou être fissuré par une autre religion qui interfèrerait. Et c’est là que nous avons pensé à vous.
Je refuse totalement de jouer avec cette hystérie qui s’accumule autour de nous !
J’avais élevé la voix, tout aussi naturellement que pour Canvieilles. Je ne voulais pas être une quasi-divinité, je ne voulais pas être suivi en permanence ni qu’un de mes pets puisse déclencher des euphories contemplatives ! C’était faux, tout cela n’était qu’un malentendu ! Godheim pouvait se croire dieu, mais pas moi, pas nous. Nous ne devions pas transformer cela en mensonge froid et manipulateur. Était-ce bien le colonel Momumba Arlington, l’humaniste et idéaliste qui avait inventé ce stratagème abject ?
Nous n’avons pas le choix, lâcha simplement Adénor. Colonel, Fabio, pouvez-vous nous laisser en tête à tête quelques instants ?
En théorie, ce serait plutôt à vous d’aller vous isoler, réagit Arlington, visiblement vexé. Fabio, venez visiter l’étage avec moi. On y a entreposé une réserve de bouteilles tropicaliennes avec quelques chips barbanes. Faites-nous signe, quand vous serez décidés…
Goud… Nous pouvons nous tromper et je peux me tromper. Mais nous devons nous battre et ceci est une arme que nous ne pouvons pas ignorer.

La suite ?
Je refusais de toutes mes tripes, mais Adénor me parla simplement. Je ne pus qu’admettre son premier argument : que je le veuille ou non, mon choix allait malheureusement porter à conséquences, quel qu’il soit. Et des gens en souffriraient, de toute façon.

Tu as raison, Adénor. Mais il y a forcement d’autres manières de contrer ce faux dieu !
Cela ne me plait pas non plus, tu sais, mais nos options sont limitées. Comment peut-on contrer autrement un empire de cette taille ?
Comment résister à l’Empereur-Dieu ? Frontalement, nous n’avions aucune chance. Pire, il pourrait retourner nos propres exodés contre nous !
Se soumettre et dissoudre une partie de l’Exode dans l’empire de Ragnvald ?
Adénor suivait mes pensées, elle prononça, d’une voix presque inaudible :
Veux-tu baisser les bras ? Que l’on s’abandonne au Yesmaïl et à une vie indolente rythmée par les célébrations et l’expansion de l’empire ? Si… si c’est ton souhait, je te suivrai, Phil, toujours.
Hors de question. Nous avons traversé trop d’épreuves et sommes trop près du but pour baisser les bras. Mais je ne veux pas me battre comme ça, pas en reniant une autre de mes convictions !
Oh mon Phil… elle semblait heureuse de m’avoir entendu prononcer ces mots. Quand tu as ouvert les portes de la forteresse Castiks, quand tu as retrouvé ton ami Ange, te savais-tu en train de trahir tes idéaux ? En train de renier ton serment de soldat royal ?
Oui...
Et pourquoi l’as-tu fait quand même ?
Parce que… parce que j’avais confiance en Ange et que je ne pouvais l’imaginer faire quelque chose de mal… Simplement. Ça parait idiot, avec le recul.
Tu m’as alors sauvée. De mon point de vue, c’était un acte héroïque et tous ceux qui ont pu être libérés de ces geôles pensent comme moi.
On peut ne pas être fier d’un acte héroïque…
… C'est justement l'une des conditions d'un tel acte.
La liberté de l’Exode est notre but, n'est-ce pas ? Je crois qu’avec cette idée, nous pouvons battre l’Empereur-Dieu, Phil. Agis comme tu as agi pour moi, alors qu'en prison ma vie n'était plus qu'un rêve perdu. Ce jour-là, tu as pris la bonne décision malgré tes remords, et si je peux t'accompagner aujourd'hui, t'ouvrir les yeux, c'est grâce à ta fierté que tu as jadis sacrifiée pour le plus grand nombre, grâce au héros que tu as été pour moi.
Rien qu’un rapport de force, de quoi faire trembler Ragnvald sur ses fondations. Une nouvelle religion parasitant la première, utilisant d’autres canaux, présentant un autre message, prouvant d’autres théories.
Un vrai choc de civilisations ?
Je pourrai apporter mon aide. L’Empereur-Dieu ne me fait pas peur et il n’osera pas s’en prendre à moi, intervint Fabio en descendant l’escalier à l’autre bout de la pièce.
Il ne peut pas nous laisser tranquilles cinq minutes, sans nous épier ? Je détestais et déteste encore cela, encore plus que ce ton arrogant qui ne le quitte jamais…
Ce n’est pas parce qu’il veut te parler qu’il hésitera à te tuer pour protéger son empire !
Il a besoin de moi et du Faiseur, contra-t-il. Il le cherche et sait qu’il est dans l’Exode. Il ne fera donc pas tirer sur qui que ce soit de chez nous, de peur de tuer le Faiseur.
Il n’y aurait peut-être pas de victimes, ou très peu ? Arlington descendait les marches derrière lui.
Le « Faiseur » ? Mais de quoi parlez-vous ?
Je vous expliquerai, Colonel. Alors, Phil, ta décision ? demanda Fabio.
Je soupirai, déchiré de l'intérieur, mais le Mental me connaissait par cœur, et Adénor jouait trop bien avec les fils de mes sentiments pour échouer à les tisser selon ses désirs.

Comme si tu ne la connaissais pas déjà, répondis-je, les yeux dans ceux d’Adénor.

Un acte héroïque, hein ?
Je regretterai amèrement ma fierté, peu de temps après… Mais pour lors, Fabio n’était pas disposé à me laisser du temps supplémentaire pour réfléchir :
« Et si on commençait par contacter les Octotes ? Eux et ton amie Catherine sont les mieux placés pour être notre fer de lance, non ? »


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Les génériques de début et de fin de ce chapitre ont été exceptionnellement créés à partir de "Grasslands" de "Ramzoid"
https://soundcloud.com/ramzoid/grasslands-1

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